•  home fr
  •  

    Humaniser la mondialisation(3)

     

     
     
    © Centre du commerce international, Forum du commerce international - No. 1/2006

    © OMC

    Nous devons nous préoccuper du «double aspect» de la mondialisation et stimuler le développement social et économique durable et équitable.

    De plus en plus de gens nous demandent d'«humaniser» la mondialisation en raison des effets négatifs qu'elle a sur certaines personnes dans les pays riches et pauvres. Ils estiment que nous ne pouvons ignorer plus longtemps ces effets.

    Qu'est-ce que la mondialisation?

    Il s'agit d'une transformation fondamentale des sociétés qui permet aux individus, entreprises et États d'exercer une influence plus rapide et plus profonde sur les actions au niveau mondial et ce, à moindre coût. à l'instar de la révolution industrielle du XIXe siècle, la révolution technologique actuelle entraîne une recomposition des forces économiques et sociales à l'échelle planétaire. Les effets sur le commerce sont évidents mais ils vont au-delà. La mondialisation a abattu de nombreuses barrières; elle peut favoriser l'essor de la liberté, de la démocratie, de l'innovation et des échanges sociaux et culturels tout en offrant d'énormes possibilités de dialogue et d'entente. La mondialisation apporte également son lot de phénomènes préoccupants: raréfaction des ressources énergétiques; détérioration de l'environnement et catastrophes naturelles; propagation des pandémies; interdépendance croissante des économies et des marchés financiers; complexité de l'analyse et des prévisions et manque de prévisibilité qui en résultent; et mouvements migratoires dus à l'insécurité, la pauvreté ou l'instabilité politique.

    On peut dire que dans certains cas, la mondialisation a renforcé les forts et affaibli les faibles. C'est à ce double aspect de la mondialisation que nous devons nous attaquer si nous voulons l'humaniser. À cette fin, nous devons «réformer» la mondialisation en stimulant le développement social, économique et écologique.

    Nul ne conteste le décalage croissant entre les problèmes mondiaux (environnement, pandémies, etc.) et la recherche traditionnelle de solutions; cet écart génère notamment un sentiment d'impuissance individuelle et des contraintes politiques gouvernementales, qui sapent deux garants essentiels de la durabilité de la démocratie: la confiance dans le système national de gouvernance et l'espoir de pouvoir influencer l'avenir.

    Ce n'est pas la mondialisation qui crée ce sentiment d'anxiété mais l'absence de moyens pour y faire face de façon appropriée. Nous avons besoin d'une plus large gouvernance mondiale qui tienne compte des nouveaux défis mondiaux.

    La gouvernance mondiale permet à la société d'atteindre son objectif commun en toute équité et justice. L'interdépendance croissante signifie que nos lois, normes et valeurs sociales et les autres mécanismes façonnant le comportement humain - famille, éducation, culture, religion notamment - doivent être analysés, compris et articulés de manière plus cohérente afin d'assurer un développement durable collectif et efficace.

    Vers une «communauté mondiale»

    Pour soutenir l'interdépendance de notre monde, nous avons besoin, à mon avis, d'au moins trois éléments:


    • Premièrement, des valeurs communes. Elles permettent à notre sentiment d'appartenance à une communauté mondiale de coexister avec les spécificités nationales. Il faut engager un débat sur les valeurs collectives, régionales ou universelles; il peut nous aider à définir les objectifs ou intérêts communs que nous voudrions promouvoir et défendre collectivement à l'échelle mondiale. Ces valeurs communes sont la base de la gouvernance mondiale.


    • Deuxièmement, des acteurs qui aient une légitimité suffisante pour intéresser l'opinion publique au débat, qui soient responsables des résultats et qui soient tenus de rendre des comptes. Nous devons aussi veiller à ce que les intérêts collectifs de tous soient pris en compte dans notre gestion des relations internationales et la façon dont nous utilisons nos systèmes régionaux et mondiaux de valeurs, droits et obligations. Les problèmes et difficultés que nous rencontrons peuvent avoir une dimension locale, régionale ou mondiale, de même que les intérêts que nous devons défendre et protéger. La représentativité des intérêts devrait donc refléter de manière cohérente les aspirations des sociétés affectées par la mondialisation. Les organisations internationales ont la capacité potentielle de prendre des décisions allant dans le sens des objectifs et intérêts de leurs membres. Mais elles n'ont pas les moyens, les instruments et la responsabilité politique nécessaires pour jouer un rôle plus décisif.

    • Troisièmement, des mécanismes de gouvernance multilatéraux véritablement efficaces et permettant d'arbitrer entre les valeurs et les intérêts de manière légitime. Ils peuvent aussi être décrits comme des mécanismes garantissant le respect des règles ou comme une forme de justice internationale.

    L'OMC est un petit système de gouvernance disposant déjà de quelques éléments: nous avons un système multilatéral qui reconnaît différentes valeurs, notamment un consensus sur les avantages de l'ouverture des marchés mais aussi d'autres valeurs dont la nécessité de respecter la religion ou de protéger l'environnement; il est désormais clairement admis que les valeurs non commerciales peuvent l'emporter sur les considérations commerciales dans certaines cas. Nous avons un système fondé sur l'État et le gouvernement, qui s'est adapté pour inclure les nouveaux acteurs de la scène internationale; enfin, il dispose d'un mécanisme puissant de règlement des différends.

    Améliorer le développement du commerce

    Mais le système commercial international et l'OMC sont loin d'être parfaits. Pour que l'ouverture des marchés profite réellement aux Membres, nous avons besoin de règles du jeu équitables, qui permettent de renforcer les capacités et d'améliorer la gouvernance interne des pays.

    Si l'ouverture des marchés favorisée par l'OMC peut procurer des avantages à un grand nombre, elle engendre aussi des coûts.

    Nous ne pouvons ignorer les coûts de l'ajustement et les problèmes pouvant résulter de l'ouverture des marchés, notamment dans les pays en développement. Ils doivent faire partie intégrante du plan d'action en faveur de l'ouverture. Nous devons créer un nouveau «consensus de Genève», une nouvelle base pour l'ouverture du commerce qui tienne compte du coût de l'ajustement. L'ouverture du commerce est nécessaire mais pas suffisante en soi. Il faut aider les pays en développement à se doter de capacités productives et logistiques adéquates; à renforcer leur capacité à négocier et mettre en œuvre les engagements pris dans le cadre du système commercial international; et à corriger les déséquilibres créés entre gagnants et perdants, notamment dans les économies, sociétés ou pays les plus vulnérables. Aider les pays en développement à renforcer leurs capacités ou à s'adapter doit désormais faire partie de notre programme global commun.

    C'est en partie à l'OMC qu'il incombe de relever ce défi; son rôle essentiel concerne l'ouverture du commerce et elle n'a pas la capacité institutionnelle de formuler et diriger des stratégies de développement. La tâche d'humaniser la mondialisation fait nécessairement intervenir d'autres acteurs de la scène internationale: FMI, Banque mondiale, banques régionales de développement et système des Nations Unies, à commencer par le CCI et la CNUCED.

    Pour atténuer les effets de la mondialisation, nous devons compléter la logique de rendement du marché de l'OMC en nous recentrant sur les conditions susceptibles de stimuler le développement et en gardant à l'esprit que le commerce ne sert qu'à élever la condition humaine. L'impact ultime de nos règles sur les êtres humains doit toujours être au centre de nos préoccupations. Nous devons être au service de l'homme et de son bien-être.


    Pascal Lamy est Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce depuis septembre 2005.

recherche
UCTADWTO