Les multinationales, notamment chinoises et indiennes, entendent
donc tirer parti des opportunités connexes; même s'ils adoptent des
approches différentes pour se hisser et opérer sur ces marchés, ces
investisseurs - et les Africains - devraient réussir à long terme
une fois qu'ils auront affiné leurs stratégies de gestion des
risques et recueilli les bénéfices. Les pays du Nord resteront
d'importants contributeurs mais, à moins que leurs entreprises ne
saisissent l'importance des opportunités africaines, leur stratégie
adoptera une approche plus prudente et moins rentable.
Les perceptions erronées sur
l'Afrique
L'Afrique subsaharienne est devenue le 'continent des
perceptions économiques erronées'. Durant les 15 dernières années,
le paysage économique de la région a profondément changé. Pour la
première fois dans l'histoire de l'économie africaine moderne, une
grande partie du continent a connu une croissance élevée et stable.
Même parmi les pays non producteurs de produits pétroliers - où
vivent 40% des Africains - le PIB a progressé en termes réels à un
taux annuel moyen de 5,6% entre 1998 et 2008. De nombreuses
économies africaines ont mieux résisté à la crise mondiale de 2009
que d'autres régions du monde, en tenant compte de l'environnement
national initial, comme en témoignent les histoires de réussite
concrètes. Il est surprenant que les nombreuses entreprises
sophistiquées et les investisseurs internationaux du Nord
exploitent peu ce virage inopiné et sans précédent.
Les entreprises du Sud ont réagi plus vite. Les multinationales
du Sud, notamment celles basées en Chine et en Inde, ont été plus
promptes que leurs contreparties du Nord à saisir - et à tirer
parti - de cette mutation. Non seulement, les entreprises chinoises
et indiennes ont multiplié leurs investissements en Afrique au
cours de la décennie écoulée mais des sociétés russes,
moyen-orientales et brésiliennes leur ont emboîté le pas. Ces
investissements - dont certains sont dignes par leur portée et leur
sophistication des investissements réalisés en Europe par des
entreprises américaines du Fortune 500 - interviennent alors que
l'Afrique est perçue comme un continent à haut risque, voire
dangereux, pour faire du commerce.
Il est difficile de faire des affaires en Afrique subsaharienne
mais pas plus que dans de nombreux pays d'ex-Union soviétique,
d'Amérique latine et d'Asie. Au contraire, dans plusieurs pays
subsahariens - pas seulement ceux à revenu moyen - les risques liés
au commerce sont inférieurs à ceux auxquels sont confrontées des
régions comparables de la planète. C'est un non sens de faire
référence à 'l'Afrique' comme à un bloc. L'Afrique subsaharienne
n'est pas une entité monolithique; elle regroupe 47 pays très
différents.1
Des risques qui en valent la
peineSi les risques d'investissement en Afrique sont élevés, le
rendement l'est aussi. À l'inverse d'autres régions de la planète,
l'Afrique subsaharienne est sans doute l'endroit au monde où
l'investissement basé sur le principe 'premier arrivé, premier
servi´ a encore cours - et dégage des profits très élevés. Et cela
vaut pour différents secteurs et régions.
Des grandes multinationales européennes et américaines -
investisseurs traditionnels de l'Afrique - commencent à investir ou
à intensifier leurs investissements sur le continent. Une multitude
de petits fonds d'investissement privés européens et américains en
plein essor investissent activement en Afrique. Mais il est
indéniable que, comparativement à leurs homologues du Sud, la vaste
majorité des investisseurs du Nord adopte une approche
attentiste.
Toutefois, plus de 90% du stock cumulé de l'investissement
étranger direct (IED) en Afrique vient du Nord, notamment de
l'Union européenne et des États-Unis, ce qui surprend quasiment
tous les observateurs de l'Afrique, qui estiment que le continent
est désormais 'régi' par les entreprises chinoises (et indiennes).
La confusion tient à ce qu'au cours des dernières années, le taux
de croissance des flux d'IED était dû aux multinationales indiennes
et chinoises. La presse se fait rarement, voire jamais, l'écho de
cette distorsion et c'est cette dernière information qui fait la
une.
Une autre idée fait son chemin selon laquelle les investisseurs
du Sud - Chine et Inde en tête - s'intéressent uniquement aux
ressources naturelles, notamment le pétrole et les minéraux.
Investir dans les ressources naturelles a souvent été une porte
d'entrée du fait de la disponibilité des ressources et des besoins
croissants de la Chine et de l'Inde; certaines entreprises
chinoises et indiennes concentrent toujours leur activité sur les
seules ressources naturelles. Mais sur le terrain, la situation est
plus nuancée. Les dernières données collectées sur les opérations
commerciales des multinationales indiennes et chinoises en Afrique
montrent une diversification de leurs investissements vers de
nouveaux secteurs (télécommunications, services financiers,
transformation alimentaire, infrastructure et tourisme, etc.). Si
l'investissement dans les ressources naturelles domine toujours les
portefeuilles d'IED en Afrique des multinationales du Sud en termes
de valeur, le nombre de projets d'IED vers d'autres secteurs
progresse rapidement; avec le temps, la valeur de ces
investissements fera de même.
Différentes stratégies
commerciales
Du fait des différences marquées entre la culture, les
systèmes et les approches politiques du développement économique de
la Chine et de l'Inde, les stratégies commerciales des entreprises
chinoises et indiennes opérant en Afrique divergent. La grande
majorité des entreprises chinoises en Afrique sont grandes ou
moyennes, appartiennent à l'État (ou sont sous son contrôle).
L'entreprise indienne type en Afrique varie en taille et elle est
privée (parfois familiale) ou mi-publique
mi-privée.
En Afrique, les entreprises chinoises et indiennes appréhendent
donc différemment les risques et cela influence leurs stratégies de
différentes façons. L'entreprise chinoise type conquiert de
nouveaux marchés, est fortement intégrée verticalement (achetant un
grand nombre d'intrants ou vendant un grand nombre de produits à
l'intérieur via des filiales), encourage rarement l'intégration des
cadres et des travailleurs dans le tissu socio-économique africain,
vend ses produits majoritairement aux institutions gouvernementales
africaines et, sachant qu'elle peut tirer parti du portefeuille
bien garni du Gouvernement chinois, elle est en mesure de
supplanter ses concurrents lors de la passation des marchés publics
en Afrique.
L'entreprise indienne type en Afrique se hisse souvent sur les
marchés en achetant une entreprise établie, est moins intégrée
verticalement (préférant parfois acheter directement des intrants
sur le marché africain), achète moins d'intrants aux fournisseurs
vivant en Inde (préférant les marchés tiers internationaux),
facilite (parfois encourage) l'intégration des cadres et des
travailleurs dans le réseau socio-économique africain (via des
réseaux ethniques informels ou plus formellement en participant à
des activités politiques locales) et vend plus volontiers aux
institutions privées qu'aux agences gouvernementales.
Les investissements chinois et indiens en Afrique sont une
réponse rationnelle des entreprises à la mutation des opportunités
de marché sur ce continent. Ils témoignent surtout de l'essor
important du commerce Sud-Sud, qui a changé la façon de commercer
et d'investir au cours des dernières décennies.
1La définition de l''Afrique
subsaharienne' varie en fonction des institutions, entraînant une
variation du nombre de pays. C'est la définition de la Banque
mondiale/du FMI, qui regroupe 47 pays, qui est utilisée
ici.
LA ROUTE DE LA SOIE EN
AFRIQUE
Un nouvel horizon économique pour la Chine et
l'Inde
La récente intensification des échanges Sud-Sud et des
investissements de la Chine et de l'Inde en Afrique offre
d'importantes perspectives de croissance et de création d'emplois
sur le continent africain, pour autant que les deux continents
engagent certaines réformes politiques.
La route de la soie en Afrique se fonde sur les données tirées
d'une étude regroupant 450 entreprises, chinoises et indiennes
incluses, opérant dans quatre pays africains (Afrique du Sud,
République-Unie de Tanzanie, Ghana et Sénégal) et des études de cas
approfondies concernant 16 autres entreprises chinoises et
indiennes en Afrique.
Harry G. Broadman, Banque mondiale, 2007.
Pendant plus de 28 ans, M. Broadman a travaillé sur les
marchés émergents à divers postes, dont celui de haut fonctionnaire
à la Banque mondiale; d'adjoint au bureau du Représentant américain
au commerce; de chef d'État-major du Conseil des conseillers
économiques du Président; d'économiste en chef du Comité des
affaires gouvernementales du Sénat américain; d'associé aux
universités Harvard et Johns Hopkins; de Directeur adjoint de
Resources for the Future, Inc.; de consultant chez RAND Corporation
et de chercheur à la Brookings Institution.