L'humanité fait face à une crise galopante désastreuse. Le défi
essentiel de l'époque actuelle est bien celui du développement
durable: comment concilier croissance économique et durabilité
environnementale, incluant l'atténuation du changement climatique
induit par l'homme.
Dans le passé, le progrès technologique - mobilisation des
combustibles fossiles et augmentation spectaculaire de la
production alimentaire via de nouvelles techniques d'amélioration
des plantes - a élevé nos niveaux de vie et généré des effets
secondaires indésirables et imprévus sur l'environnement. Toutes
les solutions technologiques sont imparfaites. Nous devons nous
adapter promptement aux conséquences imprévues plutôt que de faire
fi des atouts des technologies avancées.
L'"anthropocène" - l'empreinte de l'homme sur la
planète
Paul Crutzen, lauréat du Prix Nobel et un des trois spécialistes
de l'atmosphère ayant prouvé le lien entre chlorofluorocarbones
(CFC) et destruction de la couche d'ozone, a donné le nom
d'"anthropocène" à la nouvelle ère géologique de l'histoire de la
Terre. Par ce terme ("ère de l'être humain" en grec), Crutzen fait
référence aux graves perturbations induites par l'homme sur de
nombreux systèmes terrestres critiques. Il sait de quoi il
parle ayant lui-même contribué à révéler l'impact accidentel
des activités humaines sur le processus naturel de production
d'ozone stratosphérique par l'emploi des CFC. Ironiquement, au
début des années 1970, l'appauvrissement de l'ozone était un
phénomène insoupçonné bien que largement entamé.
Nul doute que nous découvrirons d'autres surprises, parfois à
nos dépens, car nous ignorons probablement certains graves dégâts
infligés par l'homme à la planète. La taille de la population
mondiale - 6,8 milliards d'individus - et l'importance de
l'activité économique - le PIB mondial par habitant s'élève à
$E.-U. 10 000 - sont tels que l'interférence
anthropogénique (due à l'homme) avec les systèmes naturels de la
Terre est immense et largement ignorée.
La demande en nourriture de l'homme, y compris en céréales
fourragères pour le bétail, est si énorme que l'humanité à elle
seule s'approprie directement ou indirectement près de 40 pour cent
de la photosynthèse planétaire. Nous maîtrisons la photosynthèse
sur nos terres d'assolement et nos pâturages, et nous l'avons
éliminée des zones occupées par des édifices, des rues et autres
structures construites par l'homme.
Pas étonnant que cette mainmise de l'homme sur la photosynthèse
réduise la nourriture et l'habitat à disposition des autres
espèces. Notre appétit démesuré entraîne une baisse démographique
importante et même une extinction de la flore et de la faune dont
nous sommes dépendants. Les pollinisateurs disparaissent, des
classes entières d'amphibiens périssent et des pêcheries
ferment.
Nous influençons également le cycle hydrologique via
l'endiguement massif des rivières, qui entrave parfois leur accès à
la mer. À travers le monde, de nombreuses nappes phréatiques
servant à l'irrigation sont drainées plus vite qu'elles ne se
rechargent. En Inde, en Chine et dans certaines régions des
États-Unis, les nappes s'épuisent.
Nos glaciers fondent. En montagne, les précipitations ne tombent
plus sous forme de neige; le manteau neigeux qui fondait au
printemps et en été a laissé place à un ruissellement hivernal, qui
intervient avant le démarrage des cultures.
Pour produire des aliments, les hommes recourent plus
massivement à l'azote sous forme d'engrais chimiques naturellement
fixé par les processus physiques et biologiques normaux. Cet apport
massif d'azote contribue à l'émission dans l'atmosphère d'un GES,
le protoxyde d'azote, et au rejet important d'azote dans les
rivières; celui-ci s'accumule dans l'embouchure des grandes
rivières sous forme de nutriments responsables de l'eutrophisation
puis de l'hypoxie - zones mortes - de plus de 100 estuaires à
travers le monde. Nous décimons un des écosystèmes terrestres les
plus importants et les plus productifs.
Les effets du CO2 sur le climatNous avons aussi augmenté d'un tiers la concentration de dioxyde
de carbone dans l'atmosphère, qui est passée de 280 parties par
million dans la période préindustrielle à près de 389 aujourd'hui.
Le CO2 est le principal GES, la cause anthropogénique du changement
climatique et le grand responsable de l'acidification des océans.
Le Dr James Hansen, mon collègue à l'Université de Columbia
et expert climat auprès du Gouvernement américain, estime que
nous sommes déjà en zone dangereuse, celle que la CCNUCC nomme
"perturbation anthropogénique dangereuse du système
climatique".
La plupart du CO2 rejeté aujourd'hui dans l'atmosphère y
séjournera pendant des siècles et influencera le climat et les
générations futures. De plus, en nettoyant la pollution
atmosphérique, nous devrions éliminer des particules polluantes qui
masquent actuellement l'effet de serre. Ironiquement, un déclin de
la pollution - essentielle à la santé humaine - pourrait donc nous
exposer à un nouvel emballement du dérèglement climatique.
Le changement climatique provoquera, partout et à des degrés
divers, sécheresses, inondations, pertes en eau d'irrigation,
violentes chutes de pluie, ouragans dévastateurs, etc.
Ces prévisions restent valables même si nous contenions la
croissance économique et stabilisions l'ampleur des effets
anthropogéniques. Mais la croissance devrait s'amplifier au vu de
la hausse des revenus dans les pays en développement et de la
poussée démographique.
Supposons que le monde riche campe sur ses positions actuelles
en termes de PIB par habitant et que le monde en développement
comble son retard (à l'instar des marchés émergents actuels).
Quelle incidence pour la production mondiale totale? Le PIB par
habitant des pays riches s'élevant à $E.-U. 40 000 et le
revenu mondial moyen à $E.-U. 10 000 par habitant, le
comblement de l'écart entre pays riches et pauvres reviendrait à
quadrupler le PIB mondial, en supposant une stagnation
démographique.
Population, activité économique et
technologie
Mais la population mondiale progresse - elle devrait atteindre
9,2 milliards d'individus en 2050 (+ 40 pour cent) selon les
prévisions "moyennes" de l'ONU. En combinant cette hausse
démographique au quadruplement du revenu mondial par habitant, la
production mondiale devrait quasiment sextupler! Or la production
actuelle est déjà environnementalement non durable. Comment espérer
que le revenu mondial fasse six fois la culbute?
L'arrêt de la croissance économique mondiale est une des voies
possibles. En cas de chute brutale dans plusieurs régions, les
résultats seraient catastrophiques. Aucun politicien américain ou
européen ne peut se faire élire en prônant une baisse drastique du
niveau de vie!
L'autre voie consiste à concilier croissance économique et
durabilité via un changement technologique. Selon la célèbre
équation IPAT: I = P x A x T, où I est l'impact
total de l'homme sur l'environnement, P la population mondiale, A
le niveau de l'activité économique et T une mesure de l'impact
environnemental moyen de la technologie, une hausse de la
population (P) et du revenu par habitant (A) accroîtra l'impact
environnemental à moins que T ne baisse, autrement dit que nous
réduisions l'impact environnemental des systèmes
technologiques.
Il nous faut bien sûr redoubler d'efforts pour stabiliser la
population. Les pays qui connaissent une démographie galopante
peuvent rapidement freiner la fécondité. Le niveau de fécondité
(cinq ou six enfants par femme en Afrique rurale) pourrait faire
exploser la population de l'Afrique subsaharienne de 800 millions à
1,7 milliard d'ici 2050. Le continent en souffrira énormément. Ni
l'économie, ni l'environnement ne peuvent supporter une telle
charge.
On sait comment réduire la fécondité. Toutes les familles
doivent avoir accès au planning familial et à la contraception. Les
fillettes ne doivent pas être déscolarisées pour être mariées de
force. Il faut donner aux femmes les moyens de réduire la taille de
leur famille. Et il faut faire reculer la mortalité infantile pour
que les familles aient foi en la survie de leurs enfants et
qu'elles limitent la taille de la famille.
Mais il faudra aller au-delà de la stabilisation démographique
et réduire T. Le moteur à combustion interne, les centrales
électriques au charbon et les méthodes actuelles de production et
de consommation alimentaires ont vécu. La planète ne peut accepter
une forte hausse des revenus mondiaux fondée sur les technologies
actuelles.
Vers quelles technologies se tourner? Concernant les émissions
de GES, le principal secteur émetteur est l'agriculture (et les
changements concernant l'utilisation agricole des terres). Nous
devons ralentir puis inverser la déforestation, utiliser plus
rationnellement les pesticides et prendre de nouvelles mesures pour
réduire les GES dans l'agriculture (notamment l'agriculture de
conservation). Les autres grands secteurs émetteurs sont la
production d'énergie, les transports, l'industrie et la
construction (commerciale et résidentielle). Nous aurons besoin de
nouvelles technologies dans tous ces secteurs.
Alternatives à la production
d'énergieNous aurons besoin de diverses méthodes sobres en carbone pour
produire de l'électricité. L'énergie renouvelable (vent, soleil.
géothermie) est une solution prometteuse. L'énergie nucléaire en
est une autre même si elle exige des précautions draconiennes pour
garantir la protection des combustibles nucléaires.
La capture et la séquestration du carbone est une autre
alternative: utilisation sans risques de combustibles
fossiles en captant le dioxyde de carbone issu de la
combustion et en le séquestrant dans des réservoirs géologiques
souterrains.
Les décisions concernant ces alternatives sont sociétales et pas
seulement commerciales. Les marchés et la société doivent faire des
choix communs. La coopération est le maître mot des changements
technologiques majeurs.
Disserter du problème ne le résout pas. Dans le monde, aucune
centrale électrique au charbon grandeur nature ne capture et
séquestre son CO2 même si les ingénieurs et les scientifiques
recommandent depuis plus d'une décennie d'expérimenter cette
approche.
Un moyen d'accélérer l'adoption de sources
d'énergie alternatives sobres en carbone consiste à taxer les
émissions ou à subventionner l'énergie sobre en carbone, voire
les deux. Il est plus facile de gérer de simples taxes carbone que
les systèmes complexes des marchés de permis négociables.
Privilégier le brassage d'idées et la recherche de
solutions au plan mondial plutôt que la
négociationUn changement technologique radical implique un ensemble
complexe de politiques: recherche et développement [R&D],
projets de démonstration, réglementations, tarifs de rachat,
subventions aux consommateurs pour favoriser les techniques peu
polluantes, taxes carbone, etc. Nous avons besoin d'une approche
systémique de cette mutation, pas seulement d'un ou deux
instruments politiques.
La façon dont nous structurons les négociations mondiales sur le
climat est inefficace. Le changement climatique ne doit pas être vu
comme une partie de poker où chaque pays cache soigneusement
ses cartes et négocie avec les autres pays.
Le changement climatique est le problème social, économique et
technologique le plus complexe que l'humanité ait eu à résoudre.
C'est collectivement que nous devons le régler. Nous devons jouer
cartes sur table. Nous devons discuter de l'attitude à adopter - et
de l'action à mener - face à l'énergie solaire et nucléaire, les
véhicules électriques, l'agriculture durable, etc. Nous devons
élaborer des projets de démonstration mondiaux et redoubler
d'efforts en matière de R&D au plan mondial. Nous devons
aborder les solutions secteur par secteur. Alors nous
avancerons.
Nous avons autant besoin d'ingénieurs, de scientifiques et
d'hydrologues que de diplomates. Un nouveau processus est
nécessaire. Notamment, le Secrétariat de la Convention-cadre de
l'ONU sur les changements climatiques a besoin d'un solide organe
technique qui examine les options possibles et les coûts estimés
des stratégies alternatives.
Enfin, permettez-moi d'insister: nous devons agir vite. La Terre
est soumise à un stress sans précédent. Le temps est compté et nous
devons toujours mettre au premier rang de nos priorités les besoins
des plus démunis. Ils meurent chaque année par millions à cause de
la malnutrition chronique, de maladies évitables et traitables, de
l'eau non potable, des risques naturels et de l'absence
d'infrastructure adaptée. En bref, ils s'enfoncent chaque année
davantage dans la pauvreté - par notre négligence - et le
changement climatique (dû majoritairement aux pays riches) ne fera
qu'aggraver la situation à moins que nous n'agissions
fermement.
Enfin, nous devons coopérer à l'échelle mondiale. Nous devons
garder à l'esprit les intérêts communs de l'humanité. Nous devons
nous inspirer du discours historique de John F. Kennedy pour
inciter ses compatriotes à plus de courage dans la poursuite de la
paix:
"Ne fermons pas les yeux sur nos divergences mais portons notre
attention sur nos intérêts communs et sur les moyens par lesquels
ces divergences peuvent être aplanies. Et si nous ne pouvons mettre
fin à nos désaccords, au moins pouvons-nous aider à assurer dans le
monde une sécurité qui permette la diversité des idées. Car en
dernière analyse, notre lien commun fondamental, c'est le fait que
nous habitons tous sur cette planète. Nous respirons tous le même
air. Nous chérissons tous l'avenir de nos enfants. Et nous sommes
tous mortels."
Version révisée de la 14ème lecture de Raúl Prebisch
(présentée lors de la cinquante-sixième session du Conseil du
commerce et du développement de la CNUCED, Genève, 15 septembre
2009)