«Nous croyons que les entreprises de 2020 seront celles qui
fournissent des biens et des services à de nouveaux consommateurs,
tout en répondant aux principaux enjeux mondiaux tels que la
pauvreté, les changements climatiques, l'épuisement des ressources,
la mondialisation et les changements démographiques».
Cette déclaration n'est pas extraite d'une Conférence des
Nations Unies ou d'un congrès d'une ONG mais d'un «Manifeste sur le
rôle des entreprises dans la société de demain» rédigé et signé par
huit sociétés importantes - dont Adidas, BP et Procter & Gamble
- membres du groupe des Leaders de demain du Conseil mondial des
entreprises pour le développement durable (WBCSD).
Cet exemple de responsabilité sociale collective n'est pas le
seul signe que les entreprises deviennent plus responsables
socialement. L'entrepreneuriat social a le vent en poupe. Ces
tendances reflètent la multiplication des partenariats entre les
secteurs marchands et non marchands.
Alors que les entreprises internationales explorent le monde en
développement en quête de nouveaux marchés, elles réalisent que la
prospérité à long terme dépend du développement de ces marchés.
Elles multiplient donc les partenariats avec des ONG et des agences
de développement avec lesquelles elles partagent des intérêts
communs et favorisent ainsi l'échange d'expériences.
Divers exemples montrent qu'en matière de réduction de la
pauvreté par le commerce, approches et partenariats novateurs
pourraient supplanter l'importance précédemment accordée aux
ressources.
- Unilever intègre des stratégies d'innovation sociale dans
ses opérations. En Inde, elle a créé avec des ONG un réseau rural
fort de 31 000 femmes (Shakti) qui vend des produits adaptés aux
consommateurs ruraux dans plus de 100 000 villages. En Indonésie,
elle a mené avec Oxfam une évaluation de l'impact des processus de
production et de distribution sur les communautés pauvres
(Source: Unilever, Oxfam).
- Électricité de France fournit du courant aux habitants des
régions rurales grâce à divers partenariats. La Banque mondiale,
des agences de l'ONU, d'autres donateurs multilatéraux et
bilatéraux, des ONG et la société civile participent au programme
d'accès à l'énergie qui vise à créer des petites entreprises
locales d'électricité, d'eau, de gaz et de services téléphoniques
en vue de doper l'activité économique locale et de créer des
richesses. Le potentiel est immense: 2 milliards de personnes n'ont
pas accès à l'électricité (Source: WBCSD).
- Allan Schwartz, membre d'Ashoka, a collaboré avec le CCI pour
développer les exportations du secteur du bois au Mozambique tout
en aidant les communautés forestières à préserver l'environnement.
Les travailleurs locaux fabriquent désormais des bracelets de bois
de qualité en respectant un plan de reforestation. Le CCI s'est
concentré sur l'adaptation des produits aux divers marchés,
l'assurance qualité, la commercialisation et la distribution.
(Source: Forum du commerce).
- Procter & Gamble a mis au point avec des organisations,
dont des instituts de recherche, un produit purificateur d'eau bon
marché (US$ 0,01/litre). PuR est mélangé à l'eau puis filtré au
travers d'une étoffe pour éliminer bactéries, virus et parasites.
Un milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable. Les
agences d'aide utilisent PuR pour obtenir de l'eau potable lors des
opérations de secours. (Source: Institut des sciences de la
santé P&G)
- Un jeune Britannique élu entrepreneur social de l'année 2006 a
su faire reculer la pauvreté grâce au commerce dans une station
d'écotourisme du Mozambique. Construite dans le respect des normes
environnementales en privilégiant des matériaux, des techniques et
la main-d'œuvre locale, la station emploie 55 personnes de la
région qui à leur tour subviennent aux besoins de 500 personnes (un
tiers du village). Le concept doit être reproduit ailleurs.
(Source: http://www.bespokeexperience.com)
- Cemex, troisième producteur mondial de matériaux de
construction, et Ashoka ont aidé plus de 30 000 familles à faibles
revenus à se construire une maison décente à un prix abordable. Les
bénéficiaires ont participé à un programme d'épargne et de crédit,
reçu une aide pour préparer la construction et bénéficié de divers
services: stockage du matériel, fourniture et garantie des prix
durant deux ans. L'entreprise a conquis de nouveaux consommateurs
inaccessibles jusqu'alors tout en améliorant les conditions de vie
des familles pauvres (Source: Ashoka, Association mondiale
d'entrepreneurs locaux).
Ces exemples montrent l'approche radicalement différente que
nécessite un marché de 4 milliards de personnes vivant avec moins
de US$ 2 par jour - une approche plus responsable
socialement.

L'essor de l'entrepreneuriat social
Pendant longtemps, le travail des entrepreneurs sociaux est passé
inaperçu. Les choses changent. John Elkington, Président-fondateur
de SustainAbility, cabinet de conseil spécialisé en responsabilité
sociale et développement durable, estime que «les entrepreneurs
sociaux vont avoir un impact majeur sur les questions sociétales et
environnementales les plus complexes à l'échelle mondiale. Leur
impact, modéré par leur nombre actuel, pourrait être illimité s'ils
s'associaient à des partenaires commerciaux appropriés». La
Fondation Schwab pour l'entrepreneuriat social, créée par Klaus
Schwab, fondateur du Forum économique mondial, organise des sommets
annuels. Son dernier rapport précise que «les entrepreneurs sociaux
peuvent aider les entreprises à maintenir le fragile équilibre
entre la redistribution des profits aux actionnaires et le respect
de leurs responsabilités sociales».
Plusieurs développements font apparaître une sensibilité accrue
de l'opinion publique à l'entrepreneuriat social:
- Microfinance. Le succès de la
microfinance montre que l'entrepreneuriat social peut être un outil
de réduction de la pauvreté au plan mondial. Après l'Asie et
l'Amérique latine, il gagne désormais l'Afrique.
- Éducation. Les prestigieuses
universités, comme Oxford et Harvard, offrent désormais des cours
sur l'entrepreneuriat social et créent leur propre centre
spécialisé. Les diplômés des grandes écoles de commerce et
les cadres supérieurs entrevoient désormais le secteur non marchand
comme une option de carrière séduisante.
- Événements. Les entrepreneurs sociaux
sont invités à des événements importants, tels que le Forum
économique mondial, aux côtés de personnalités riches et
influentes. Plusieurs prix et concours ont été créés afin
d'identifier et d'aider financièrement les entrepreneurs sociaux
qui réussissent.
- Publications. Aujourd'hui, il existe
des douzaines de guides sur l'entrepreneuriat social sur le site www.amazon.com De nombreux
articles et livres soulignent qu'il y a dix ans, le sujet
intéressait peu.
- Philanthropie. Alors que la
philanthropie en matière de développement est de plus en plus en
vogue, l'inefficacité de certaines dépenses caritatives a donné
naissance aux «intermédiaires philanthropiques», dont des
entreprises, chargés de conseiller les donateurs sur les
organisations les mieux à même de les aider à s'attaquer aux
problèmes sociaux. Ceux-ci recommandent souvent des entrepreneurs
sociaux comme partenaires d'exécution.
La pauvreté, problème relevant du commerce
Les nouvelles tendances en matière de consommation et
d'investissement semblent avoir un effet «encourageant» sur la
nouvelle conscience sociale des entreprises.
- Consommateurs et investisseurs acquièrent de plus en plus une
conscience sociale et boycottent les entreprises qui ne respectent
pas les normes éthiques fondamentales.
- La récente enquête de PricewaterhouseCoopers portant sur
140 dirigeants de multinationales basées aux États-Unis a montré
que 85% d'entre eux estiment que le développement durable gagnera
en importance dans leur modèle commercial d'ici à cinq ans et que
plus de la moitié des investisseurs institutionnels et des
analystes considèrent que la bonne gouvernance et les informations
sur la durabilité sont des indicateurs essentiels de la valeur de
l'entreprise.
- Les investisseurs s'intéressent de plus en plus aux
«certificats verts» des entreprises. Les fonds et l'investissement
éthiques progressent. Selon une récente étude de Goldman Sachs, les
entreprises présentant de solides indicateurs environnementaux,
sociaux et de gouvernance sont les meilleurs choix en matière
d'investissement à long terme.
- Les présidents-directeurs généraux des plus grandes entreprises
mondiales participent au débat mondial sur le développement durable
et le rôle des entreprises, et s'expriment lors d'événements tels
que le Sommet du Pacte mondial de l'ONU de juillet 2007 à Genève ou
les activités du Forum économique.
Passer à la pratique
La recherche menée dans le cadre de cet article a fait apparaître
différents facteurs importants pour la réussite à long terme des
initiatives de réduction de la pauvreté:
- S'assurer que les communautés locales participent au
développement régional et s'approprient les initiatives de
réduction de la pauvreté.
- Tenir compte des différences culturelles entre communautés et
adapter les projets en conséquence.
- Mesurer systématiquement l'impact et les résultats. Les preuves
empiriques de succès peuvent servir d'incitations à d'autres.
- Prendre en compte le besoin de travailler pour concilier les
intérêts du gouvernement, des entrepreneurs sociaux et des milieux
d'affaires. Les entrepreneurs sociaux et les responsables des
programmes de responsabilité sociale par exemple, peuvent trouver
difficile de s'attaquer aux politiques publiques, tels que les
cadres législatifs, pour élargir le champ des initiatives.
- Les entreprises doivent intégrer le développement social dans
les stratégies commerciales à long terme et non pas le considérer
comme un moyen de se faire de la publicité.
Rédaction: Marija Stefanovic. Direction de la recherche: N.
Domeisen.Collaborateurs : N. Domeisen, P. Hulm.
Bref glossaireEntrepreneur socialDirigeant d'entreprise qui admet un problème social et utilise
des principes entrepreneuriaux pour organiser, élaborer et gérer un
projet en vue d'initier des changements sociaux. Alors qu'en règle
générale, les entrepreneurs commerciaux mesurent la performance en
termes de profits et de rendement, les entrepreneurs sociaux
évaluent leur réussite en terme d'impact sur la société.
(Source: Wikipedia)
Microfinance
Système de financement accordant des prêts modiques à des
personnes pauvres désireuses de lancer ou d'étendre des affaires de
petite taille et qui n'ont pas accès aux services de banques
formelles. (Source: Banque mondiale)
Responsabilité sociale des entreprises
Engagement des entreprises à contribuer au développement
économique durable en coopération avec les employés, leur famille,
la communauté locale et la société au sens large afin d'améliorer
leur vie par des mesures favorables à l'entreprise et au
développement.(Source: International Finance
Corporation)
Le concept de la base de la pyramide
La base de la pyramide (économique) regroupe 4 milliards de
personnes vivant avec moins de US$ 2 par jour. C.K. Prahalad,
professeur à l'Université du Michigan, estime que ces 4 milliards
de pauvres peuvent être le moteur du prochain cycle du commerce
mondial et de la prospérité ainsi qu'une source d'innovations. Les
prendre en compte exige des grandes entreprises qu'elles
collaborent avec les organisations de la société civile et les
gouvernements locaux.(Source: C.K. Prahalad, The Fortune at the
Bottom of the Pyramid: Eradicating Poverty through Profits, Wharton
School Publishing, 2004)
Le Pacte mondial des Nations Unies
Réseau regroupant 2 900 entreprises, les gouvernements et des
organisations de la société civile. Voir http://www.unglobalcompact.org
La pyramide de la pauvreté et le potentiel
d'exportation
En termes de potentiel d'exportation, les spécialistes du
développement considèrent que les pauvres forment une pyramide à
plusieurs strates et qu'ils sont capables de contribuer à
l'exportation.
En bas, se trouvent les plus pauvres d'entre les pauvres:
les ultra pauvres. Leur contribution au revenu
familial ne suffit pas à garantir leur propre survie. Ils ont peu
de biens, voire aucun, ont peu de chances de gagner de l'argent et
survivent souvent grâce à la mendicité et au tri des ordures.
Au-dessus sont les travailleurs pauvres qui
gagnent leur vie en vendant des services, soit sur les marchés ou
par eux-mêmes grâce à la production de subsistance. Sont inclus les
travailleurs agricoles, les domestiques et les sous-employés qui
vivent au bord du dénuement.
On trouve ensuite les travailleurs indépendants
pauvres, qui assurent leurs besoins fondamentaux en
travaillant dans leur micro-entreprise ou l'entreprise familiale,
souvent à temps partiel, sans avoir totalement renoncé à l'emploi
rémunéré ou à une activité de subsistance. Ils ont besoin d'un
fonds de roulement pour assurer leur activité productive.
Le sommet est occupé par des personnes juste en dessous du seuil
de pauvreté capables de générer des emplois additionnels. Ces
entrepreneurs pauvres ou «e-pauvres» recrutent
souvent d'autres personnes (majoritairement des membres de leur
famille) à temps partiel, pour les aider à la bonne marche de leur
entreprise. Pour eux aussi, le fonds de roulement est
essentiel.
Par élimination, les «e-pauvres» paraissent avoir les meilleures
chances de participer au processus d'exportation. En devenant
fournisseurs indirects de biens d'exportation grâce à la vente de
marchandises à des grossistes mieux établis travaillant déjà dans
l'exportation, ils peuvent pénétrer le secteur productif.
Les travailleurs indépendants pauvres et qualifiés peuvent
contribuer au processus d'exportation en alimentant la main-d'œuvre
à l'étranger, pour autant qu'il y ait adéquation des compétences,
ou en approfondissant leur formation pour gravir l'échelon
supérieur avec une aide financière.
Enfin, les travailleurs pauvres peuvent tenter leur chance sur
les marchés du travail étrangers comme domestiques, soignants,
travailleurs agricoles dans les grandes plantations notamment.
Adapté de: Financing a Sustainable Linkage: The ADFIAP
Experience, document présenté par Octavio B. Peralta, Secrétaire
général, Association d'Asie et du Pacifique des institutions
financières de développement (ADFIAP), Philippines, lors du Forum
exécutif 2006 du CCI (disponible à l'adressehttp://www.intracen.org/wedf/ef2006/Global-Debate/Resource-Person-papers/Peralta_Paper.pdf
).