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    Croissance de l’Afrique : Les ‘agro-entrepreneurs’ africains transforment l’agriculture locale en une activité mondiale

    Équipe éditoriale du Forum du commerce
    octobre 01, 2011
    issue 03 2011 Agri-Entrepreneurs photo 2
    L'équipe de SN Ranch Koba avec Bousgoum Issaka, Directeur général. © SN Ranch Koba
    issue 03 2011 Agri-Entrepreneurs photo 1
    Abigaba Moses Yusuf, Afrimex Foods, Ouganda. © Afrimex Foods
    issue 03 2011 Agri-Entrepreneurs photo 3
    William Zirebwa, Mozfoods, Mozambique. © Mozfoods
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    Eunice Mwongera, Hillside Green Growers, Kenya. © Hillside Green Growers
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    Mactar Fofana, Citrus Fruits and Oil Products of Mali, Mali. © Citrus Fruits and Oil Products of Mali

    Si vous écoutez les nouvelles, vous entendrez parler des deux faces de l’agriculture africaine. D’une part la sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et contraint des dizaines de milliers de Somaliens – aujourd’hui réfugiés climatiques – à rassembler leurs possessions et avec leurs familles à parcourir à pieds des centaines de kilomètres pour trouver de l’eau, à manger et des camps de fortune.

    De l’autre, un danger plus silencieux: les investisseurs étrangers (paniqués par la crise alimentaire de 2008) qui achètent de vastes terres agricoles africaines de première qualité. Les journalistes parlent de ‘ruée vers les terres mondiales’ et, dans le cas de l’Afrique, ils n’exagèrent pas. La Banque mondiale indique que sur les 110 millions d’acres de terres agricoles ayant en 2009 fait l’objet de transactions commerciales, plus de 70% concernaient des terres africaines.

    Il existe cependant une Afrique que l’on a tendance à oublier, cachée qu’elle est par les deux autres. Je veux parler de l’Afrique des ‘agro-entrepreneurs’ – d’hommes et de femmes d’affaires locaux qui cultivent, conditionnent et exportent vers l’étranger. Il ne s’agit nullement d’une activité artisanale, et son importance ne devrait pas être sous-estimée. Les gouvernements et les agences de développement décrivent les agro-entrepreneurs comme un ‘moteur’ de la croissance économique de l’Afrique, un élément essentiel à la sécurité alimentaire du continent.

    Pour préparer le présent article, le Forum du commerce international s’est entretenu avec cinq agro-entrepreneurs du Mali, du Burkina Faso, Kenya, Ouganda et Mozambique dont les histoires présentent de surprenantes similitudes.

    Chacun de ces entrepreneurs a transformé une modeste activité productive en une véritable entreprise exportatrice. Si l’on devait donner la ‘recette’ de ce succès, nous dirions qu’elle repose sur des obsessions communes à tous ces entrepreneurs. Ils partagent un souci particulier de leurs marchés, ils s’efforcent d’interpréter les tendances, de créer des partenariats et des réseaux et de respecter les normes émergentes en matière de qualité et de sécurité sanitaire des aliments. Ces PME sont le nouveau visage de l’innovation africaine.

     

    Bousgoum Issaka 
    Directeur général
    SN Ranch Koba, Burkina Faso
     


    FC: En quoi consiste votre activité principale? 
    BI: SN Ranch Koba cultive, transforme, conditionne et exporte des fruits et des légumes: mangues, haricots verts, melons, djakatou, produits tropicaux et oléagineux, noix de cajou et cire d’abeilles.

    FC: Comment avez-vous démarré? 
    BI: J’ai commencé en 1996 par vendre localement fruits et légumes, par la suite j’ai approvisionné des hôtels et des restaurants, et enfin je suis passé à la distribution de gros dans la capitale et à des exportations dans la sous-région.

    FC: En quoi les choses ont-elles changé depuis vos débuts, et comment vous êtes-vous adapté? 
    BI: Nous avons constitué une SARL, acheté une usine de conditionnement et sommes passés à une production industrielle. Aujourd’hui nous exportons vers l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique du nord, les USA et l’Asie.

    FC: Quelles sont les plus grosses difficultés auxquelles vous ayez été confronté jusqu’à présent, et comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture? 
    BI: Ce n’est pas simple de suivre les règles internationales en matière d’innocuité des aliments qui ne cessent d’évoluer. Quant à l’avenir, les terres arables dans la région étant de plus en plus rares, il faudra préserver l’agriculture et faire en sorte qu’elle prospère.

    FC: Si vous deviez nous donner trois clés de votre réussite, quelles seraient-elles? 
    BI: 1) Ne jamais perdre de vue son objectif: notre stratégie a consisté à nous faire une réputation irréprochable sur une gamme de produits réduite plutôt que d’offrir une gamme plus large de qualité médiocre; 2) Souci du détail et obsession des normes qualité: les entreprises doivent s’assurer d’être toujours certifiées selon les normes internationales pour garantir la confiance en leurs produits sur les marchés d’exportation;
    3) Analyse des tendances et études de marchés du monde entier: cela nous aide à anticiper et à satisfaire la demande des consommateurs.

    FC: Quels conseils pourriez-vous donner aux autres PME du secteur agricole? 
    BI: Les PME qui réussissent dans notre secteur possèdent une compréhension très pointue de leurs marchés d’exportation. Elles doivent se tenir informées de l’évolution des tendances de la consommation, comme de la popularité grandissante des produits bio sur certains segments, et que de plus en plus de consommateurs souhaitent connaître la provenance de ce qu’ils mangent. Les normes en matière de traçabilité et de certification gagnent en importance pour les agro-entrepreneurs.

     

    Abigaba Moses Yusuf 
    Directeur
    Afrimex Foods, Ouganda
     


    FC: En quoi consiste votre activité principale? 
    AY: Nous exportons des fruits et des légumes frais vers l’UE et les USA, notamment des produits africains populaires (karella, okra, piments rouges, matooke).

    FC: Comment avez-vous démarré?  
    AY: J’ai commencé comme commissionnaire à l’exportation, j’ai appris le métier, depuis la préparation des terres jusqu’au dédouanement des produits. Je me suis aussi efforcé de lever des fonds pour lancer ma propre entreprise.

    FC: En quoi les choses ont-elles changé depuis vos débuts, et comment vous êtes-vous adapté? 
    AY: Les quantités ont changé. Aujourd’hui, Afrimex Foods exporte jusqu’à 30 tonnes par mois en Belgique, Pays-Bas, Londres, USA, France, Allemagne et Italie. Nous disposons à présent d’installations de conditionnement, de camions réfrigérés et de chambres froides. C’est dans le domaine des normes et du professionnalisme que les changements ont été les plus importants. Tous nos employés sont formés par Partners in Protection aux programmes HACCP pour la sécurité sanitaire des aliments, la gestion intégrée des parasites, l’utilisation sans risque des pesticides et la traçabilité.

    FC: Quelles sont les plus grosses difficultés auxquelles vous ayez été confronté jusqu’à présent, et comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture? 
    AY: Au début, décrocher des marchés sûrs n’était pas simple. L’augmentation du coût des intrants et le changement climatique sont un défi. Le secteur agricole est confronté à la menace des pesticides dangereux qui peuvent endommager les sols, voire mettre en péril les transactions à l’exportation.

    FC: Si vous deviez nous donner trois clés de votre réussite, quelles seraient-elles? 
    AY: 1) Mettre en place un dispositif de production pour cultiver les zones humides pendant la saison sèche, garantissant un approvisionnement tout au long de l’année;
    2) Travailler en partenariat avec le Conseil de promotion des exportations de l’Ouganda: ils nous ont aidé à décrocher des contrats sûrs en Europe et aux USA; et
    3) Formation: nous avons formé nos producteurs au respect des normes à l’exportation et aux limites maximales de résidus, sécurité sanitaire des aliments et traçabilité.

    FC: Quels conseils pourriez-vous donner aux autres PME du secteur agricole? 
    AY: Je leur dirais de respecter les normes à l’exportation et de mettre en oeuvre le HACCP, de se doter d’un dispositif de production solide et diversifié pour se protéger des aléas climatiques, qu’elles soutiennent les producteurs par l’octroi de prêts et le subventionnement des intrants.

     

    William Zirebwa 
    Responsable conformité
    du Groupe Mozfoods, Mozambique
     

    FC: En quoi consiste votre activité principale? 
    WZ: Mozfoods se divise en trois unités d’exploitation - produits frais, production de riz et production de semis de céréales. Je vous parlerai de la Companhia do Vanduzi, l’unité produits frais qui exporte du maïs miniature, des piments, des haricots fins et des pois mange-tout.

    FC: Comment avez-vous démarré?  
    WZ: Nous avons lancé Companhia do Vanduzi en 2004 pour étudier le potentiel d’exportation de produits de l’horticulture dans la province de Manica.

    FC: En quoi les choses ont-elles changé depuis vos débuts, et comment vous êtes-vous adapté?  
    WZ: Nous avons augmenté nos recettes, le nombre de nos employés, ainsi que la production. Nos exportations sont passées en volume de 2 tonnes par semaine à une moyenne de 30 tonnes aujourd’hui. Pour le dernier exercice financier, notre chiffre d’affaires était de $E.-U. 6 millions et le nombre de nos employés est passé de 30 à 1500. Nous nous sommes aussi diversifiés. Dans un premier temps nous travaillions exclusivement avec le Royaume-Uni puis avons créé des partenariats à l’exportation en Europe et en Afrique du sud.

    FC: Quelles sont les plus grosses difficultés auxquelles vous ayez été confronté jusqu’à présent, et comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture? 
    WZ: Nous sommes confrontés à des difficultés tant agricoles qu’économiques. Le changement climatique en est une importante, de même que la nécessité de réduire notre empreinte carbone. Au plan économique, l’augmentation du coût des intrants est notre plus gros souci, alors que le prix des denrées alimentaires stagne. Pour l’avenir, nous nous attendons à une véritable explosion démographique, à une pression accrue sur la production agricole et à une montée en puissance des supermarchés internationaux qui souhaitent des partenariats directs avec les producteurs et exigent de leurs fournisseurs qu’ils respectent des normes plus strictes et qu’ils soient certifiés.

    FC: Si vous deviez nous donner trois clés de votre réussite, quelles seraient-elles? 
    WZ: 1) Une attention constante portée aux normes de qualité: nous sommes certifiés selon les normes GLOBALG.A.P. (bonnes pratiques agricoles mondiales), Tesco Nurture, M&S Field to Fork, LEAF (Linking Environment and Farming), Fairtrade et BRC (British Retail Consortium); 
    2) La diversification des marchés: elle nous a permis de trouver un juste équilibre entre les segments et les devises; et
    3) La collaboration avec les petits producteurs: elle contribue à compenser la diminution des marges, les petits exploitants agricoles ayant aussi des frais généraux moins élevés.

    FC: Quels conseils pourriez-vous donner aux autres PME du secteur agricole? 
    WZ: Je leur dirais de créer des synergies avec d’autres exportateurs de la même branche. Faire partie d’un groupe augmente votre pouvoir de négociation des prix des intrants, des prix de vente de vos produits, et des audits de groupe. Pour équilibrer les risques, cela vous aide à gérer les frais généraux et à élargir la base géographique de vos producteurs.

     

    Eunice Mwongera
    PDG et Fondatrice de Hillside Green Growers,
    Kenya
     


    FC: En quoi consiste votre activité principale? 
    EM: Nous exportons des fruits et des légumes frais vers l’Europe et le Moyen-Orient. Nous produisons des pois mange-tout, des pois gourmands, des haricots verts, du maïs miniature, des avocats, des fruits de la passion et des mangues.

    FC: Comment avez-vous démarré?  
    EM: Après neuf ans au Ministère de l’agriculture, je ne me sentais pas épanouie dans la fonction publique et je voulais faire quelque chose d’innovant dans les affaires. C’est en 1995 que le déclic a eu lieu lorsque j’ai vu Hillary Clinton s’exprimer au Forum international des femmes organisé en Chine. Elle exhortait les femmes à se lever et à conduire la prochaine génération. Je suis rentrée chez moi bien décidée à devenir entrepreneur. 

    FC: En quoi les choses ont-elles changé depuis vos débuts, et comment vous êtes-vous adaptée? 
    EM: Créer une entreprise exportatrice d’envergure mondiale exige la maîtrise des processus, de la planification stratégique, des normes de qualité et des partenariats. Vous devez aussi absolument expliquer votre vision à vos employés, les inspirer et les former, pour faire en sorte que les meilleurs d’entre eux vous restent fidèles.

    FC: Quelles sont les plus grosses difficultés auxquelles vous ayez été confrontée jusqu’à présent, et comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture?  
    EM: Au début, obtenir des prêts nous était difficile. Nous nous attendons à des difficultés et à une incertitude persistantes liées aux infrastructures sous-développées, aux politiques décousues du gouvernement, à la fluctuation des cours des devises et à des coûts d’emprunt élevés.  

    FC: Si vous deviez nous donner trois clés de votre réussite, quelles seraient-elles? 
    EM: 1) Encourager une culture de la créativité et de l’ingéniosité: nous continuons d’investir dans une formation de première qualité et nous confrontons aux idées les plus récentes sur la scène internationale;
    2) Créer une organisation plutôt que la posséder: pour passer d’une start-up à une PME, nous avons institutionnalisé notre idée de départ et fait en sorte que chacun dans l’entreprise comprenne nos ambitions; et
    3) Suivre la tendance: nous sommes extrêmement curieux - nous participons à des salons, des conférences et testons de nouvelles idées et de nouveaux produits.

    FC: Quels conseils pourriez-vous donner aux autres PME du secteur agricole? 
    EM: Les PME qui réussissent présentent deux caractéristiques marquantes: des systèmes absolument étanches et une culture du risque et de l’innovation. Les deux sont indispensables. J’insisterai aussi sur le travail en réseau. Hillside bénéficie d’un réseau de partenaires, y compris la Fresh Produce Exporters Association of Kenya, le African Women Agribusiness Network et la Kenya Private Sector Alliance.

     

    Mactar Fofana 
    PDG 
    Agrumes et oléagineux du Mali, Mali 


    FC: En quoi consiste votre activité principale? 
    MF: Nous produisons, conditionnons et exportons des fruits et des légumes - essentiellement des mangues.

    FC: Comment avez-vous démarré?  
    MF: Mon entreprise est enregistrée dans la zone industrielle de libre-échange du Mali. Elle a été créée en 1996 et est basée à Sikasso. Nous exportons vers l’Europe (France, Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Espagne), le Maroc et la République démocratique du Congo (Brazzaville).

    FC: En quoi les choses ont-elles changé depuis vos débuts, et comment vous êtes-vous adapté? 
    MF: Notre entreprise a progressé dans l’adversité (au plan de la logistique). La difficulté lorsque l’on travaille au Mali (pays sans littoral) est que transporter les produits exige des compétences spécialisées et des ressources, qui ont souvent un coût très élevé. Nous avons simplifié notre activité pour gagner en efficacité tout au long des chaînes de production et de distribution.  

    FC: Quelles sont les difficultés auxquelles vous ayez été confronté, et comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture? 
    MF: Notre principale difficulté a été de contrôler toute la ‘chaîne’ (production, conditionnement, transformation, commercialisation). Pour régler le problème, nous avons constitué une équipe chargée d’intégrer ces quatre éléments fondamentaux.

    FC: Si vous deviez nous donner trois clés de votre réussite, quelles seraient-elles?  
    MF: 1) Notre capacité à analyser les tendances et à interpréter les forces qui façonnent la demande des consommateurs;
    2) Formation et renforcement des capacités: nous n’avons eu de cesse d’accorder la priorité à l’acquisition de nouvelles compétences par tous nos employés et avons investi pour cela;
    3) Expérience du terrain, en particulier, et notre capacité à anticiper les changements de cap sur nos marchés.

    FC: Quels conseils pourriez-vous donner aux autres PME du secteur agricole? 
    MF: Le meilleur conseil que je pourrais donner à un jeune agro-entrepreneur serait: patience et persévérance. Ne baissez pas les bras si les premières années ne se passent pas comme vous l’aviez prévu. Souvenez-vous que les entreprises agricoles ont des cycles de changement relativement lents. Cinq années au moins sont nécessaires pour amorcer la croissance, sans compter les aléas et les modifications des conditions climatiques.